Artificial Horizon

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by Thibaut Sailly

iKindle vf




Amazon vient tout juste d’annoncer le nouveau modèle de son Kindle ; voici quelques commentaires basés sur l’annonce d’amazon.com, à mettre en perspective avec ceux que j’avais pu émettre lors du lancement du premier modèle. En résumé : Amazon admet avoir eu une vision un peu légère dans son design industriel mais ne fait pas forcément mieux. L’ergonomie est meilleure même si elle pourrait être améliorée. Lisez Tschichold si vous devez concevoir un livre, même s’il est numérique.

Points faibles et disparus

Allez, au revoir les touches de clavier inclinées, vous ne nous manquerez pas. C’était un de ces choix faits sur le premier Kindle qui étaient plus de l’ordre du caprice du Style pour le Style, une idée pour se donner un genre mais qui n’avait pas vraiment de fondement, et leur disparition prouve bien que leur raison d’être était loin d’être essentielle. Il en va de même pour ces découpes anguleuses qui décrivaient le volume général de l’appareil, le dos siliconé et son motif hasardeux de lettres volantes. C’est ce qui arrive normalement aux éléments d’un objet qui ne font pas parti de son ADN, lorsqu’on décide d’en faire une nouvelle version. Prenez par exemple les rétroviseurs d’une automobile, ses phares, ses poignées de porte, la forme de ses fenêtres : ce sont des éléments qui changent de forme d’une version à l’autre, mais il reste tout de même (quand c’est réussi) le caractère du modèle en question. Le problème du Kindle est que son caractère n’était pas défini à la base, et qu’il était constitué d’éléments formels mal accordés, qui dans leur accumulation donnaient à voir ce qu’était le Kindle. Ils n’avaient pas de sens commun, ils étaient comme une juxtaposition de mots se voulant phrase.

La bande sur le côté droit de l’écran a elle aussi disparue, réduisant le bruit visuel présent sur la surface de lecture du Kindle. Les designers d’interface ont dû avoir plus de temps à leur disposition pour mettre au point une navigation permettant de s’affranchir de cet élément. A la vue des commentaires d’utilisateurs dans la vidéo présente sur le site, ils ont apparemment pu faire un travail de qualité.

Les boutons Previous/Next n’avaient visiblement pas besoin d’être aussi grands, vu la réduction qui leur a été administrée pour le nouveau modèle. Certainement dans le but d’éviter qu’ils soient pressés par inadvertance, comme beaucoup de commentateurs ont pu s’en plaindre. Cela permet de laisser plus d’espace libre pour que les doigts puissent saisir l’appareil.

Ceci étant dit.

Amazon a peut-être reconnu la vacuité des composantes formelles de son Kindle en ne les reproduisant pas dans sa deuxième incarnation, l’absence d’une Vision distincte de l’identité, design industriellement parlant, est révélée par la troublante (et volontaire ?) ressemblance du nouveau Kindle avec les produits Apple. Ils partagent en effet beaucoup des codes du design industriel d’Apple, ou devrais-je dire de Braun… Plastique blanc, coins arrondis, dos en métal satiné haussé de plastique. C’est un mélange de l’iPod classique et la première génération d’iPhone. Ce n’est pas parce que Blackberry a copié les codes formels de l’iPhone pour son Bold, qu’il faut faire de même. Un peu de nerf Amazon, vous avez les épaules pour mettre en avant votre propre identité et l’imposer au reste du monde.

On s’est déjà vus ?

En parlant de plastique blanc, j’avais suggéré la dernière fois qu’il pourrait être judicieux de faire correspondre la couleur du boîtier avec celle de l’écran e-ink pour réduire l’effet de cadre. D’accord, ce gris serait moins Apple, moins hygiénique, mais si cela permet d’améliorer l’expérience de lecture, ils devraient faire de cette couleur la leur, l’intégrer à l’ADN du Kindle, l’associer à une autre couleur pour créer une belle harmonie.

La dissociation existerait toujours bel et bien, mais il se peut que ce soit plus confortable.

La manipulation du Kindle 2 a l’air d’être aussi peu évidente que pour la première version, grâce au clavier et aux placement des boutons de navigation. Des images de la vidéo de présentation suivent ci-dessous et montrent comment les acteurs (dirigés) le tiennent : bien loin du geste d’empoigner un bon bouquin pour le dévorer, ils ont plus l’air de tenir un précieux cadre doré contenant un manuscrit du Moyen-Age, ou un miroir fragile.

…Mon Précieux…

De par la posture de ceux qui l’utilisent, un objet communique sa nature ; on ne tient pas un téléphone portable vieux de trois ans comme on tient un iPhone ou un Blackberry. Ici, l’attitude corporelle nous dit : précieux, fragile, cher, exclusif, unique, même si ce n’est pas le cas. Il me semble que cela est essentiellement du à la disposition des touches qui empêchent l’utilisateur de tenir plus confortablement - naturellement - l’objet sans intervenir sur le contenu. Cela fait du Kindle un objet plus proche de l’équipement électronique dernier cri, et plus éloigné de l’objet démocratique, accessible, solide et prêt à vous suivre partout qu’il essaye d’être. Ce clavier a besoin de dégager de là, d’aller se cacher là où on pourra le trouver lorsqu’on en aura besoin. La solution du clavier escamotable présentée à la fin des commentaires faits sur la première version me semble toujours d’actualité. Le compromis à faire sur l’épaisseur de l’objet est assez facile à accepter s’il permet de pouvoir empoigner son Kindle du fond de son canapé sans quitter la page qu’on est en train de lire.

On commencerait presque à pouvoir le tenir

Tout cela étant dit, l’idée du Kindle est une idée fantastique. Les utilisateurs ont l’air vraiment ravis par leur nouvelle expérience de la lecture faite sur cet appareil, et pouvoir accéder à un livre en moins de 60 secondes est tout simplement incroyable. Ce qui me plaît le plus dans cette histoire est le fait qu’Amazon est aujourd’hui l’entreprise qui utilise et distribue à grande échelle la technologie e-ink, une échelle dont elle a besoin pour s’améliorer et devenir acccessible à plus de monde. Et Amazon devrait être grandement remerciée pour ce pas en avant - qu’ils commercialisent enfin leur Kindle en Europe et je montrerai mon soutien en pièces sonnantes et trébuchantes. J’ai vraiment hâte de pouvoir utiliser le premier laptop/tablette qui utilisera un tel écran : devoir s’éloigner des rayons du soleil pour travailler est vraiment frustrant. C’est pour cette raison que cette série de commentaires peut avoir l’air un peu dure : une idée aussi belle mérite le meilleur pour son incarnation matérielle, et en tant que designer, ce sont les tripes qui parlent peut-être un peu plus que le cerveau, qui poussent à exiger le meilleur.

Aux designers en charge de ce projet, s’ils viennent à croiser ces mots : je sais combien il est facile de s’installer dans la critique quand on ne connaît pas le cahier des charges et les contraintes avec lesquelles vous avez dû travailler, et je suis conscient de la honte que je devrais ressentir de m’être lancé dans ces reproches. Mais ce sont les buts fixés que je mets en question, moins l’exécution. Pour un projet aussi beau développé par une entreprise comme Amazon, la barre devrait être plus haute, les avantages et inconvénients mieux balancés. Vous ne devriez pas porter sur le marché un produit Apple daté de deux ans. Pour aller de l’avant, en tant que designers de livres, vous devriez lire cet ouvrage de Jan Tschichold si vous ne l’avez pas déjà fait. Il vous expliquera avec beaucoup plus de patience et de pertinence les quelques points sur lesquels j’ai pu accrocher et présenter ici.

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